Introduire les réseaux sociaux à l’école : prenons des risques! (réfléchis)

La table ronde à laquelle j’ai assisté à Ludovia « Les politiques e-éducatives à mettre en place face aux enjeux de la mobilité et de l’ouverture » à Ludovia,  a tourné en fin de session sur le vieux débat « pour ou contre Facebook à l’école ». Thème abordé  à cause de cette question sondage:

Question mal posée puisqu’il y avait deux sous-questions et que de fait, cela ne se prêtait pas à une seule réponse. Le 1er rang de la salle réservé aux bloggueurs/twetteurs/facebookeurs a vivement réagi aux propos tenus sur l’estrade par le rang d’officiels politiques qui s’y tenait. Au réseau social « grand public » (délibérément nommé Facebook) semblait s’opposer l’Environnement Numérique de Travail (ENT). Comprenez : danger contre sécurité, réseau ouvert contre réseau fermé, pédagogie raisonnée contre « grand n’importe quoi ». La pauvreté des arguments avancés (« quand on voit tous les dangers de Facebook et les expériences malheureuses largement décrites dans les médias ») nous a saisis. Ce manichéisme par ignorance du sujet est sûrement ce que j’ai pu reprocher le plus aux intervenants et finalement a radicalisé nos positions basculant le débat dans une pauvreté encore plus grande : le clan des pour, le clan des contres.
Bien qu’utilisant les réseaux sociaux en classe, je reste très prudente dans cet engouement. Je ne suis pas ultra convaincue, je ne suis pas tout simplement une « extrémiste du réseau social ». J’ai pu constater lors de ces jours à Ludovia combien des positions radicales peuvent nuire à un projet aussi bon soit-il.

Le projet (ou juste une tendance?)  institutionnel en cours viserait à créer un réseau social dédié à l’enseignement regroupant enseignants, communauté éducative, élèves et parents. Un réseau sécurisé et restreint à ce groupe qui bloquerait par sécurité les interférences extérieures.

Sécurisé/restreint/bloquerait/interférences = tout le vocabulaire négatif est réuni.

Le volet sécuritaire me semble indéniable et inébranlable : nous travaillons avec des enfants, des adolescents, le plus souvent mineurs. Aucun risque ne doit être pris. Mais lorsqu’on enlève le facteur risque, on enlève aussi le facteur éducatif. Apprend-on seulement à conduire à un jeune sur circuit pour ne pas risquer l’accident ? Si on ne lui apprend pas à conduire sur vraie route, il n’aura pas conscience de tous les paramètres à prendre en compte. Il serait alors très hypocrite de lui accorder son permis de conduire : certes il saurait conduire mais n’aurait jamais été initié à la conduite en conditions réelles. Alors le moniteur le lâche dans des rues, sur des rocades. Il lui apprend à se repérer, à gérer le risque, à l’anticiper, à adopter la conduite qui le prémunira le mieux. Sans pour autant lui garantir qu’il n’aura pas d’accident tout en évaluant les capacités de l’apprenti à pouvoir conduire en autonomie, en responsabilité.

Quand j’ai commencé à utiliser Twitter avec mes élèves, ça a été ma principale motivation et mon principal objectif pédagogique : un réseau social pour les éduquer à s’en servir de façon raisonnée et réfléchie. Facebook venait d’être bloqué au lycée parce qu’il y avait eu des dérives.  J’ai pris le contre-pied : au lieu de bloquer, éduquons. Après tout, c’est la vocation première de l’école et ce pourquoi je suis enseignante ! Nous aurions pu imaginer un réseau social sécurisé, en circuit fermé. J’ai préféré les lancer sur un  réseau social ouvert. Comme on apprend à un jeune à rouler sur une route. Prise de risque indéniable, ça aurait pu dériver. Ça n’a pas. Simple chance? Je ne pense pas. L’élève comprend que ce qu’il écrit est lu bien au-delà de son réseau habituel profs-parents-communauté éducative. Je favorise les projets nécessitant des interactions fortes avec d’autres twetteurs. Nous ouvrons des espaces d’écriture qui deviennent publics (comme pour les projets #tweetfemme ou #haikutatoo). L’élève est lancé sur la toile et je l’accompagne. Je pose les garde-fous, je jalonne, j’éduque : quel avatar, quel langage, quelles informations diffuser ? Il n’est pas question de les lâcher au volant d’une machine sans leur apprendre à freiner ou regarder dans le rétroviseur. En deux ans d’utilisation, je n’ai pas eu à gérer d’accident. Ca aurait pu se produire. Je connais le risque, je l’évalue, je le prends en compte. J’avance pas à pas, tweet après tweet. Rien n’est acquis. La seule certitude que j’ai c’est bien cette nécessité absolue à éduquer l’élève à l’internet et en particulier aux réseaux sociaux. Parce qu’on ne peut pas nier aujourd’hui la place du Web 2 dans la société et donc dans le quotidien de l’élève. Parce que le rôle de l’école est de l’éduquer dans sa place de citoyen. L’école n’est pas un simple distributeur de savoirs. Ce que l’élève y apprend doit lui permettre de s’inscrire comme citoyen responsable et actif. À nier aujourd’hui les réseaux sociaux et ne pas vouloir éduquer l’élève dans ces usages, l’École manque à sa mission. Imaginer créer un réseau, c’est une perte de temps. On constate la vitesse d’évolution et de changement de ces outils. Myspace est obsolète, Facebook est majeur mais sera-t-il détrôné bientôt par Google + ? Le Web 3 s’amorce quand l’école a encore parfois à peine enclenché le 1. L’école reproduit aujourd’hui ce qu’elle a fait il y a 30 ans avec la télévision : rejeter, nier, dénigrer le média sans éduquer l’élève à une lecture citoyenne et réfléchie. Ça aurait obligé la télévision à être de meilleure qualité, une mise sous pression de la société qui l’aurait tiré vers le haut. Aujourd’hui le constat est fort : la télévision est de piètre qualité et entraîne le spectateur avec elle.

Imaginer un autre réseau me semble inutile. Il serait peut-être parfaitement adapté à l’éducation mais risque, vu le temps que ça prend dans l’émergence d’un projet, d’être déjà obsolète. Puisque ces réseaux existent déjà, puisque les élèves les connaissent, en maîtrisent le fonctionnement de base (ce qui n’est pas suffisant et là est notre rôle éducatif), pourquoi ne pas s’appuyer sur ces savoirs et ces compétences pour les augmenter, les sécuriser ? L’apprenti conducteur n’apprend pas (encore) à conduire avec une voiture électrique. Donnons à nos élèves les outils les plus communs. Mais ça n’empêchera pas une éducation complémentaire à des réseaux moins connus, à d’autres modèles. Après tout, il y a deux ans, j’ai choisi d’utiliser Twitter, encore inconnu du grand public et non Facebook. L’idée essentielle c’est de ne pas limiter l’élève à un choix, de ne pas lui imposer un seul savoir, une seule compétence, mais bien de l’ouvrir au maximum.

Il s’agit aussi de réfléchir à l’âge auquel on enclenche cette éducation à l’Internet et en particulier au Web 2.0 qui suppose la participation, la collaboration, la production de l’élève engageant de fait son identité numérique. Que l’élève ait atteint un âge raisonnable où on peut le mettre dans un processus de reflexion et de recul face à ses actes me semble nécessaire. On apprend pas à des CP à conduire mais on les éveille déjà à la protection routière.

Se pose évidemment le problème économique : c’est s’appuyer sur des sociétés. Mais je ne connais pas de ressources éducatives qui ne le font pas. L’Éducation nationale fait la fortune des éditeurs de manuels, des développeurs d’ENT et des constructeurs de TBI ou de tablettes ! Sans subir ou être soumis à la publicité, par exemple, un partenariat pourrait être envisagé de façon là encore réfléchie.

Il s’agit de prendre aujourd’hui des risques mais mesurés et réfléchis.

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11 réflexions sur “Introduire les réseaux sociaux à l’école : prenons des risques! (réfléchis)

  1. Bien analysé, je ne crois pas que l’école gagne à rester enfermée loin de la société, de ses vrais débats, des ses risques, de sa façon de fonctionner. Une fois de plus, elle doit compenser, certains milieux sont assez avertis pour mettre en garde leurs enfants, mais les autres doivent profiter de la culture numérique nécessaire à leur insertion par le biais de l’école, si ce n’est pas dans leur milieu familial. Il faut que l’école assume la société dans laquelle vivent enseignants et élèves…

  2. Je suis d’accord que l’éducation doit d’abord démontrer aux élèves comment faire de bons choix. En effet, si on restreint le cadre des élèves et on leur dit quoi choisir, ils vont se retrouver dans le monde adulte sans outil et sans savoir agir. L’éducation relative aux médias sociaux est plus que nécessaire puisqu’il s’agira du bain quotidien de leur avenir et qu’ils devront jongler avec cette réalité. Vaut mieux les éduquer quand ils sont jeunes! Le parallèle avec l’apprentissage de la conduite est super!!

  3. Pingback: Et si l’ENT, les réseaux sociaux et les tablettes étaient 3 facettes d’un même système d’apprentissage ? « Techniques innovantes pour l'enseignement supérieur

  4. Pingback: Le bilan de mon 5e Ludovia | Mario tout de go

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  6. Il faut aussi prendre des mesures politiques. car il y a, selon la cour des comptes, 200 000 professeurs non-affectés aujourd’hui. http://economiepolitique.org/ifrap-et-ccomptes-denoncent-la-politique-de-leducation-et-200-000-professeurs-fantomes/
    Pour quelle raison ses enseignants ne sont-ils pas devant des élèves ? Que font-ils ? Est-ce un problème de motivation ? Il reste beaucoup de travail à faire pour améliorer l’avenir de nos profs et par conséquent de nos enfants !

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